../10/5_LA_RAGE_ET_L%E2%80%99AURORE.html
../../../Archive.html
 
 

L’interview d’Isabel Esteban

VIENT DE PARAÎTRE


Ce qu’ils en pensent :
Le Bien Public : « Son second roman, toujours édité aux mêmes éditions de la Cerisaie, Les Pieds de Sam est un livre sur la forêt et l'hiver dans le Morvan. Ce roman est lié aux archétypes des contes : « des personnes ambivalentes entre la réalité sociale et les personnages de contes. Un roman initiatique pour essayer de refouler la mort d'un ami ». Dans la maison, il y a une femme peu aimable, blessée. Elle est aussi la sorcière des contes, celle à qui il faut obéir, celle aussi grâce à qui on va vivre des épreuves pour devenir soi-même. Le Morvan met ainsi la main sur Camille. Le roman ramène les trois personnages vers le lieu et le temps où l'accident a eu lieu, où Sam est mort. C'est une forme d'initiation qui leur coûte, forcément, mais qui va peut-être les libérer de ce vieux cadavre. »    Article Bien Public.pdf

Résumé :
La forêt du Morvan a englouti Sam et ses amis y ont perdu l’éternité.
Chacun à sa manière tente de repousser le souvenir de Sam : Camille fait du sur place dans son appartement parisien, coincée entre ses pinceaux et ses toiles. Maud, pour mieux revenir chez elles, s’obstine dans des agitations intercontinentales, et Yann étire le temps pour y trouver ses mots. Ces trois-là sont inextricablement liés.
Et puis voilà que l’idée fixe de Yann – exposer les toiles de Camille – ramène celle-ci dans la maison de Maud, au cœur de la forêt morvandelle. Une maison où s’entassent les statuettes africaines de Maud, les toiles de Camille et où surgit la mystérieuse Alice, déstabilisante, exigeante, sauvage, qui secoue la vie d’un regard, sans un mot. S’ajoutent des jumelles à la langue bien pendue, Janba et son accordéon, et la forêt, pleine d’enchantements, de fées et du souvenir du grand désastre.
Tout est chamboulé dans la vie de Camille. Ceux auxquels elle tient sont pris dans ce grand remue-ménage et elle ne les retrouve plus. Les pieds de Sam s’agitent frénétiquement au-dessus de leurs têtes, il leur faut se libérer de ce passé, vieillir d’un coup pour redevenir pleins d’avenir.
Les jumelles sont formelles : il suffit de souffler sur les os de ceux qui sont morts pour que la vie revienne. Juste pousser un peu, inviter, réveiller et puis attendre que ça vienne du dedans. Faire confiance.
C’est Alice qui l’a dit.

Extraits :
« Il y a eu un événement, dans ma vie, brutal, du côté du Rocher de l’Ouche, après quoi j’ai été dispensée de tout événement. Maud vit pour moi et me fait vivre. Dans sa maison du Morvan, sans doute qu’il ne se passe encore rien.
Souvent, Alice ne me voit pas. Au début, surtout. Je vais autour d’elle, occupée d’elle, des parties d’elle, plutôt. Elle me laisse faire, comme le bahut en chêne se laisse nettoyer, comme les tomettes se laissent balayer, avec une bonne volonté toute relative, retenant la poussière dans les rainures. Alice aussi traîne la jambe. Il faut que je la bouscule pour manger, ou pour grimper les escaliers. À d’autres moments, inattendus, elle vient vers moi, comme le jour de la bouteille de gaz, prête à aider. Plusieurs fois dans la journée, elle me fixe avec un regard plein d’un violent malaise – surtout quand je m’occupe des tableaux. Parce que je suis tournée vers Yann, et qu’il va falloir partir. Ou, qui sait, parce que le jour de ce départ tarde.
– Ne vous inquiétez pas. Ce temps ne va pas durer tellement. Je sais très bien comment cela se passe. Il est inutile de se braquer. Au contraire, il faut laisser couler. Surtout. De toute façon nous ne pouvons pas faire autrement, ni vous ni moi. » Je m’adresse à elle comme à ces personnes que j’attrape dans mes rêves. Le trouble est le même. J’ai envie d’en sortir, comme j’ai envie, dans ces rêves-là, de me réveiller. Mais il faut laisser l’histoire aller jusqu’à son bout. Elle a l’air d’acquiescer. Je crois qu’on se tient l’une à l’autre pour des raisons non élucidables. Qu’on est toujours à la limite de se détester. »

« Quelques secondes après, ils étaient sur la glace, accrochés l’un à l’autre pour garder un semblant d’équilibre. Le corps de Maud s’est crispé entre mes bras, et nous les avons regardés s’éloigner, silhouettes maladroites emportées dans une valse cahoteuse, rapide, poussée par le danger. L’ombre des arbres a fini par les avaler, avant qu’ils aient atteint l’autre rive, et la lune s’est remise à tricoter lentement les écharpes de brumes, comme s’ils n’avaient jamais existé. Maud alors a repris ma main :
– Viens, Camille. On va les rejoindre.
– On n’est pas non plus obligées d’être aussi stupides qu’eux, ai-je répliqué. » Mais le regard de Maud était doux, d’une tendresse protectrice sans la moindre trace de défi.
– On est bien moins stupides, parce qu’on est bien moins lourdes. Viens. » La glace était épaisse sur le bord et recouverte d’aspérités qui retenaient les crampons de nos semelles. Maud avançait doucement, tournant régulièrement vers moi un visage épanoui, plein d’une forme étonnante de gratitude. Après quelques mètres, j’ai vu la brume nous encercler, gommant les bords. Il n’y avait plus qu’elle et moi dans cet univers ouaté, deux blocs de chaleur arrimés l’un à l’autre, et je me souviens de cette vague de bonheur qui m’a submergée. Nous touchions à une intemporalité merveilleuse. Nous sommes restées un temps indéfini au milieu de l’étang, enveloppées dans la clarté pâle de la lune. Maud a murmuré dans mon oreille des promesses impossibles à croire, mais que je n’ai pas cherché à ébranler. »

Le mot de l’auteure :
Pendant les mois d’hiver, les forêts du Morvan sont pleines de hantises : le froid, l’obscurité, les bruits, les ululements… On s’y promène avec l’impression de frôler quelque chose. Pour Camille, Maud et Yann, cette forêt a englouti l’ami, Sam, et c’est sûr donc, qu’il vaut mieux ne plus revenir, quitte à vivre des vies bancales dans la capitale.
La forêt dans ce roman est cette végétation particulière que l’on connaît, elle est aussi une image des profondeurs de soi et du secret, comme la pièce dont l’accès est interdit dans le conte de Barbe Bleue. La transgression des frontières, avec tous les risques qu’elle comporte, est une nécessité absolue pour renouer avec cette force de vie en soi, sauvage et primordiale. Évidemment il reste toujours ce sang sur la clé, qui accuse.
Il y a, dans cette forêt, une femme dont la rencontre bouleverse Camille. Pas exactement une femme aimable. Une femme plutôt qui lui fait vivre la grande frousse grâce à quoi l’histoire ancienne reprend du sens, vie et mort mêlées. Si Camille passe la lisière des arbres, elle sait qu’elle ne pourra pas le cacher à Maud. On ne cache pas ces sortes d’initiation à celle qui nous accompagne. On l’emmène ou on la perd.
À moins qu’on ne l’aperçoive, finalement, au fond de cette même forêt, aux prises avec la même grande frousse…

Le mot de l’éditrice :
Isabel Esteban a l’art de brosser les portraits de ses personnages en deux-trois phrases et de nous plonger au cœur des émotions,
Avec Les Pieds de Sam, elle nous entraîne dans l’univers de la femme sauvage. Avec Alice, Camille se confronte à cette part d’elle-même, pour briser sa carapace, sortir de son immobilisme, du grand flottement dans lequel elle s’est réfugiée. Artémis et Diane, les jumelles aux prénoms de déesses, sont là pour l’aider à se perdre dans le labyrinthe de la forêt envoûtante, sa forêt intérieure, celle où le temps se distend et où les souvenirs se fondent les uns aux autres, afin de retrouver le chemin de sa propre vie, les morceaux du puzzle qui s’imbriquent enfin, le mouvement. Cette pulsion qui leur permettra à tous les trois d’oser lâcher leur chagrin, recoller leur vie, retrouver le temps d’après et redémarrer du bon pied, le leur.

Biographie :
Fille de la Méditerranée, Isabel Esteban a passé son enfance dans un village près de Toulon, au milieu des vignes. Elle vit maintenant en Bourgogne, aux portes de la forêt du Morvan.
Isabel Esteban enseigne la littérature à des lycéens parce qu’elle croit dans la transmission de la littérature, de ses valeurs : tout artiste est en décalage avec le monde où il est, et que ce regard interrogateur sur le monde comme il va est une invitation à trouver sa voix propre. Parce qu’elle aime la musique, elle organise des concerts pop-rock avec ses élèves, pour allier musique et littérature. Elle n’hésite alors pas à monter sur scène avec eux, l’harmonica, l’accordéon ou la guitare à la main, surtout lorsqu’ils jouent les Blues Brothers !
Écrire des histoires avec les gens et les lieux qu’elle croise est une façon de les donner à voir autrement. Elle est également l’auteure de
Personne ne dort.


© C. Dagneau